Le petit vieux
On élevait le veau des vaches, on
se levait à l'aube, on se lavait à l'eau glacée.
On semait à la volée, les basse-cours essaimaient des couvées.
On enfilait des velours côtelés, on laçaient des brodequins. Les crevasses aux mains
dessinaient en relief des géographies compliquées.
On parlait bruyamment, on mangeaient solidement, on marchait en balançant les épaules.
A l'occasion on jurait comme le charretier qui faisait claquer son fouet.
Nous revenions de la glane ou des nids, assis sur le talus, il y avait toujours un
grand-père les yeux riants au milieu d'un visage tressé de rides comme un panier
d'osier.
La petite vieille
Le village rigole
après l'averse. Il rigole de soleil, il rigole d'eau, il est luisant comme un lézard,
luisant et brillant.
La petie vieille derrière sa croisée regarde la place du village qui brille de mille
soleils de silex mouillés. Elle regarde de tout son saoul, à s'en étourdir
Elle aura quatre-vingt-douze ans. Elle s'emplit des étincelles de lumière de la place
ronde, elle se gonfle, elle se goinfre pour ne rien oublier. Retenir, ajouter détail
après détail au décompte des souvenirs de sa vie.
Les vieux
Il n'y a pas si
longtemps les villages étaient encore ridés, parcheminés et gris. D'un pays à l'autre,
ils avaient un air de famille, un cousinage de bauge, de chaume, de pierres de Beauce.
La terre et l'usage de la terre avaient terni les couleurs des rues et des hommes.
Chaque façade, chaque pignon avec la bosse de son four à pain, de proche en proche,
jusqu'au Perche, jusqu'à la Loire sortaient des mêmes tours de mains, d'identiques
recettes, de vieilles habitudes léguées de patron à apprenti, de père en fils. Le vent
aussi les avaient collés, presqu'enfoncés en terre...
Ils se ressemblent encore, mais depuis, la ville a prêté ses maisons, ses sous-sols, ses
conifères. Les vieux sont devant la télévision ! Ils ont abandonné les talus, le coin
des rideaux. La pénombre des cuisines s'éclaire toute la journée de reflets bleutés
comme si un orage permanent menaçait sous les toits.
La basse-cour
Il revenait du centre
de la terre, la trouille au ventre d'avoir défié le lourd maître du sanctuaire et tout
petit dans l'immense cour carrée, blanche de soleil, il courait vers la basse-cour.
Les poules se vautraient encore dans leurs bauges de poussière, satisfaites, béates, le
croupion ébouriffé, la crête molle, gloussantes, somnolentes.
Le grincement du verrou les réveilla, un bruyant hoquet d'inquiétude traversa la troupe
jusqu'à l'intérieur du cabanon où les pondeuse firent écho.
Et l'horreur, de poussière, de caquets, de plumes, éclata brusquement.
Le petit maître poursuivait le coq dans un épouvantable mouvement d'ailes et de cris. Le
grillage de la basse-cour rebondissait de leghorns éperdues, la gent géline fuyait le
cataclysme. Le coq terrorisé, la crête violacée volait presque, dans un nuage fétide
de crottes et de duvets.
Aussi vite qu'il était venu le petit homme satisfait et repu s'en retourna en fermant
soigneusement le verrou sans un regard pour son peuple essouflé.
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