Si on parlait un peu d'ici

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Je ne vais pas vous la jouer mon clocher, ma terre, ma région... Non ! Non mais il se trouve que j'habite aujourd'hui ici, Saint Maur sur le Loir, petit village situé dans les méandres du Loir, entre le petit bourg de Bonneval et celui de Châteaudun, en Eure et Loir à 120 km de Paris.

Ce village est situé entre les terres plates du plateau beauceron et les prémices des collines du Perche, là où la terre prend quelques formes.

Je suis attaché à mes paysages familiers. Tout comme j'étais lié aux rues de Boulogne (près de Paris) que je fréquentais dans les années 70 ou aux paysages de la vallée du petit Morin en Seine et Marne, ou d'ailleurs. En réalité j'aime ce que je vois où je vis, où je passe. Je n'ai pas le sentiment d'appartenir à un village, une région, un pays. Je suis d'où je suis.

Côté Beauce, c'est la culture industrielle qui ne laisse pas de place ni aux oiseaux, ni aux insectes, ni aux fleurs, ni à l'homme, ni aux chemins qui ne marchent pas droit, à rien. Culture qui nous pollue tranquillement, à coup de subventions financées par l'impôt. Culture qui a vidé la vie des villages et même de sa propre substance, la terre. Je ne suis pas enclin à la nostalgie, de ce monde rural qui se meurt ou qui est déjà mort, que nous avons tous accompagné sans bouger. Tout le monde savait, on y est, et ça continue, on le sait tous.

Et pourtant au milieu de cette terre, je suis plutôt bien, Il n'y a personne sinon quelques tracteurs au loin et pas souvent. Au début de l'hiver quelques amoureux de la nature tirent les dernières alouettes en tenue camouflée pour faire plus vrai. Les lumières sont belles, c'est reposant...

Et pourquoi s'attacher à ce coin de terre ?

Demain il y aura peut-être un aéroport, des autoroutes, une grande banlieue, une grande décharge ou je ne sais quoi. J'ai toujours eu confusément cette vision que ces grands espaces seraient dénaturés, même si je ne sais pas encore comment.

J'entendais l'autre jour une journaliste qui parlait de la Beauce comme d'un grand désert…De l'eau au moulin de ceux qui habitent ici, qui ont un peu de pouvoir au nom de la démocratie, qui savent bien qu'il ne faut pas arrêter le progrès et qui ont le sens des responsabilités, guidés comme des aveugles par un préfet, par un chef politique local qui a besoin de sous, pour financer ses affiches en couleurs, pour espérer vivre sous les lambris de la république et peut-être même passer à la télé. De tous ces courtisans qui alimentent le moulin laisser-faire pour un strapontin tapissé de velours, un petit passe-droit, un service de silence, de la bonne soupe, et des dividendes, même si ce ne sont parfois que des médailles en chocolat, le prestige mon gâs ! Et pendant ce temps là, ceux qui font valider leurs choix de projet pour nous, pour demain, ils n'habitent pas là. Ils doivent rouler carrosse dans un pays qui n'existe pas.

Il y ensuite la Rivière, avec de jolis mots pour y aller, comme la cavée. La Rivière où je me baignais dans un lieu qui s'appelle normalement la baignade, il n'y avait que des joncs, quelques nids, des chemins au milieu des joncs... La rivière ressemblait à une rivière. Le bain était une fête, la rivière la fête.

Brutalement les joncs ont disparu au gai, remplacé par des roseaux moins élégants. Les enfants pouvaient encore faire des barrages. Et puis plus rien, après quelques herbes vert-foncé, sur l'eau noirâtre, seulement des petits nuages de détergent, sautillent entre les pierres. Me baigner, d'y penser, j'en gerbe. Je n'imagine pas mon petit-fils courant dans la rivière. Ce n'est pas de la nostalgie, c'est de la colère.

Et enfin pour terminer, les Bois, pas la forêt mais un vrai grand bois derrière chez moi, avec des chênes plutôt tortueux et pas très hauts que j'imagine pousser sur un lit de silex.

Ces bois protecteurs, chaleureux, où j'aimais taquiner ma solitude au milieu de tous ces peuples bruissants, à l'affût, me guettant, et me rassurant, pour finalement m'apporter sérénité, et harmonie dans ce grand monde végétal.

Aujourd'hui ces bois me font penser de plus en plus au bois de Boulogne. Ça pédale, ça court, ça marche, ça fait beaucoup trop de monde pour moi. C'est peut-être égoïste, c'est ainsi. Le dimanche entre les chasseurs et les activités des uns ou des autres, les chemins me sont interdits, reste la semaine, là c'est le vieux qui marche, souvent en couple et qui dit bonjour quand on les croise. Et puis vraiment ramasser un cep entre deux préservatifs sous les yeux rouges des pancartes, propriété privée, défense d'entrer, pièges, cueillette interdite, çà m'emmerde.
A quand les barbelés pour nous emprisonner sur les chemins communaux et puis d'abord pourquoi des chemins ?

Malgré tous ces commentaires, sachez que j'aime bien ce coin. Il suffit d'un peu de brume, d'une belle lumière rasante et on a l'illusion. Si vous venez à Saint Maur vous serez sûrement enchanté, surtout si vous habitez en ville. Il faut néanmoins que je vous dise la vérité, dans les villages il n'y a plus beaucoup de sauterelles. Mais il y a tout ce qu'il faut, l'eau, l'électricité, même l'éclairage public qui s'éteint dès qu'il fait nuit, ce qui permet de regarder les étoiles sans être gêné à l'heure où les télé illuminent le noir derrière les volets où le citoyen pète de plaisir sous la couette sans penser qu'il habite peut-être le plus beau pays, le pays des songes.
AP. Saint Maur 30 novembre 2001

 

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