Parcours technique
du peintre Alain Ponçon



Tout d'abord un hommage à deux artistes : Chomo et Xavier Langlais.

Agé de 18 ans environ, j'ai rencontré ces hommes aux univers bien différents, une rencontre physique avec Chomo et livresque avec le breton Xavier de Langlais. Deux créateurs que tout semble séparer qui ont en commun néanmoins l'écriture, la poésie, une quête de la matière, sa connaissance, sa transformation, sa pénétration, le désir de communiquer. L'un en marge vivant en ermite en forêt de Fontainebleau, l'autre inséré dans les institutions, puisant dans le passé la source de sa réflexion et de son inspiration.
Chomo je l'ai vu travailler chez lui à Achères la Forêt. C'était l'art brut, le réemploi d'objets usuels par un visionnaire qui revisitait des déchets de notre société pour les faire rentrer en poésie. Une poésie mise en espace dans un décor en forme de terrain, longue bande de terre partant de la route pour s'enfoncer dans la forêt, profonde, mystérieuse faite pour sa musique. Une petite sente de terre sableuse nous guide au milieu des sculptures, sentier initiatique qui serpente vers sa Cathédrale de bois brûlés, vers une petite maison aux murs couverts d'œuvres variées et insolites… Je me souviens d'un bidon d'huile ouvert où il avait buriné la silhouette d'une vierge d'une pureté fantastique, de têtes faites d'assemblages de ferrailles, d'une maison globuleuse au milieu des arbres, aux murs de verre et de plâtre, d'une vieille photo jaunie qui traînait, qui représentait Chomo, le visage couvert d'abeilles, de phrases peintes en écritures phonétiques qui accueillaient, interpellaient le visiteur, qui lui indiquaient qu'il fallait poser ses valises, pour pénétrer cette luxuriance de rêves assemblés dans ce temple sorti du fond des âges.
Un jour il me proposa de rester quelques temps pour travailler avec lui. Je ne répondis pas à sa proposition peut-être par timidité, par manque de confiance en moi, je ne sais plus…
A la même époque je commence la peinture à l'huile. Mes premiers tubes je les achète dans une toute petite librairie de quartier en banlieue parisienne. Je crois que c'était à Noisy-le-Sec ou à Villemomble. Ce libraire était peintre. Il y avait dans sa vitrine des boîtes de couleurs à côté du prix Goncourt et des coffrets pour stylos à plume en or, reposant sur un linceul soyeux et brillant au fond de petites boîtes noires. Il me conseilla deux livres, dont un s'intitulait la technique de la peinture à l'huile de Xavier de Langlais. Ce livre est aujourd'hui encore près de moi, comme un mam-mam, comme un gri-gri.
Livre pour chimiste ou cuisinier composé de recettes, de conseils, de formules  magiques que j'aime feuilleter, sans toujours bien comprendre et sans presque jamais appliquer. Livre, objet d’un rituel mystérieux qui me régénère chaque fois que je vais le chercher par besoin pour mieux avancer.
Langlais partant de la peinture du moyen âge raconte l'évolution des techniques de la peinture à l'huile, du passage de la tempera à la naissance de cette technique qui atteint son apogée dès sa naissance en même temps qu'elle entre dans une longue décadence jusqu'à aujourd'hui.
Il confronte ses propres expériences aux recettes anciennes. Il donne envie de faire. Il donne l'illusion d'être l'héritier de Fra Angelico, de Van Eyck, d'être détenteur de secrets anciens, d'être une espèce de moine initié au service de la beauté de la matière qui doit durer et durer avec toujours un même éclat. Assez curieusement en août 1994, par un hasard le plus grand, attiré par les panneaux publicitaires annonçant une manifestation littéraire, je tombais sur la première grande et belle rétrospective  au château de Trévarez de l’œuvre peinte de Xavier de Langlais. Comme quoi !
Certes si l'on voit mes peintures la parenté avec Chomo ou de Langlais ne saute pas aux yeux. Pourtant si je monte les toiles, si je les encolle, si je peins à l'œuf avec des pigments, si j'utilise des supports de récupération, des cartons d'emballage de pizzas ou de biscottes, si je tente des expériences de tous poils graphiques ou techniques, si je suis curieux de tout nouveau médium, je pense qu'il y a un peu de l'esprit de ces deux-là qui s'est métamorphosé en moi.


«Chronologie approximative et énumérative non exhaustive des techniques que j'ai plus abordées.»
1959-1961 je suis les cours d'une école municipale de Beaux-arts à Noisy-le-Grand.
1962-1965 un certain professeur de la ville de Paris qui s’appelait  Robe m’enseigne principalement la perspective.
1965 je débute la peinture à l'huile. Parallèlement  je fais des assemblages de matériaux composites de récupérations. Je fais fondre des plastiques. J'assemble des constructions de  plâtre incrusté de divers éléments.
1968-1972 période où j’étais relativement riche, même si je glandais pas mal, je ne me privais pas sur l'achat de toile de lin et de châssis. Ces années-là je peins surtout à l'huile suivant les conseils de Xavier de Langlais quant à la technique…
1972-1982 tout d'abord  je remplace la toile par l'isorel par souci d’économie tout en gardant mon cher bain-marie pour la colle Totin et j’abandonne l'huile en 1975 pour une longue période. Le porte-monnaie décide. Le papier devient mon support, tout simplement pour plus peindre mais à moindre coût. Durant cette période j'ai beaucoup de mal pour établir une chronologie car rien n'est daté, je ne me souviens plus. Il faudra un jour que je devienne mon propre historien pour tenter une datation. Mais je crois que je n'en aurai jamais le courage !
Donc ce qui suit est approximatif cela d'ailleurs n’a pas beaucoup d'importance. C’est juste pour donner une idée. Donc entre 73 et 82 j'ai travaillé sur papier en séquences homogènes durant lesquelles je n'utilise qu'un certain type de matériel. Ces séquences correspondent à peu près aux années scolaires. A cette époque je ne peignais presque pas l'été.
Pêle-mêle… J’ai utilisé les grosses mines Conté noires, ensuite je suis passé au pastel sec, du sec au gras, au feutre, à l’encre de chine…Disons en 1977, je réalise toujours sur papier, les premiers fonds à l'œuf sur lesquels je dessine au pastel gras brut ou dilué au white spirit avec pas mal de variantes, frottage, grattage… En 1979, 1980 j'effectue environ 200 pochoirs avec des bombes de peintures noires, un peu comme des tags. A partir de 82 j'utilise l’œuf non plus en fond mais en agglutinant et diluant avec de la gouache, de l’encre de chine de l’écoline…
1985 je reviens à la toile en peignant à l'acrylique, parallèlement j'utilise l'acrylique et l'œuf sur papier.
Durant cette période je mélange l'œuf avec des pigments de chez "Sennelier". Je n'ai jamais cessé d'explorer cette dernière technique depuis lors.
2001 je reviens à l'huile sur toile ou isorel.

Aujourd'hui  la peinture étant ma seule activité, je mélange tous les supports et toutes les techniques reprenant souvent le même sujet sur papier ensuite sur support rigide ou semi-rigide. Je peins à l'huile mais je peux ébaucher à l'œuf ou n’utiliser que l'œuf sur supports rigides. Je prépare toujours mes supports à la colle Totin et aussi à l'aide du "Casé-arti".
Voilà cela représente plusieurs milliers de dessins et de peintures de factures bien diverses.
Dans mon travail il y a le goût de l'expérience. N’étant pas vraiment un autodidacte comme on dit, j’ai en moi quelques références que je nie. N'étant pas du tout scientifique j'avance d'une manière empirique, sans structure, sans rail me laissant guider par un sujet, une idée, une envie. Sans contrainte, sans obligation, pouvant garder la liberté de pratiquer successivement, dans la même journée, des styles différents. Je ne suis pas le même le matin et le soir. Après une peinture je peux souhaiter son contraire, au gré des humeurs, au fil des jours qui défilent, d'expérimentations en émotion, de doutes en oubli, ne sachant pas les bonheurs fugitifs qui se brisent pour renaître, bonheur de l'air respiré d'un petit matin trop beau ou d'un ciel trop gris à mourir, mangé par le doute, envie d'aller jouer plus loin, sans illusion, avec illusions. On a beau faire, dire, il y a toujours quelque chose de différé et pourtant on va différent après, dans cet après puisé dans l'avant d'un hier lointain. Je peux m'arrêter à tout moment, me foutre le cul à terre, me perdre dans une nuit étoilée ou ailleurs.

La peinture à l'œuf.
Je devrais dire ma peinture à l'œuf. En effet c’est une expérience solitaire et personnelle que j'explore depuis les années soixante dix.
L’origine de ma pratique n’est-ce pas ma fascination pour les peintures restées fraîches et vives du moyen âge ou bien ce livre de Xavier de Langlais qui me marqua au sortir de l’adolescence, livre consacré à la technique de la peinture à l’huile où un chapitre évoquait la tempera qui me fit rêver ? N’est-ce pas qu’un souci d’économie, me fabriquer mes couleurs à un coût moindre en artisan ? Peu importe j’utilise l’œuf.
Un moment, j’ai eu envie d’apprendre la technique traditionnelle de la tempera, envie vite oubliée car rebelle à l’enseignement. Pourtant ce n’est pas l’admiration qui me manque pour la maîtrise que possédaient les anciens. Certains me reprocheront cette démarche solitaire et obscure ignorant le profit qu’aurait pu m’apporter un enseignement. Dans cette vie-là j’avais l’âme exploratrice, expérimentatrice au risque d’avoir travaillé pour rien, de m’être perdu dans des chemins sans issue, je serai élève par une autre vie.
La technique de l’œuf par rapport à l’huile a un intérêt pour moi tout contemporain, des temps de séchage rapide et un aspect final très peu modifié par ce séchage. Moi qui aime travailler à l’inspiration, dans l’immédiat, avec souvent la nécessité de terminer tout de suite, l’usage de l’œuf me convient parfaitement. Par contre les inconvénients majeurs sont l’impossibilité de réaliser les empâtements et une très grande difficulté pour faire des reprises. On n'a pas droit au repentir. Mes interrogations par rapport à ma pratique se portent sur la longévité de ces peintures réalisées sur papier. Même si j’ai maintenant pas mal d’années de recul et que je constate une très bonne conservation je sais que dans des conditions difficiles comme l’obscurité, le manque d’air, l’humidité, des mycélium gourmands auraient vite fait de faire disparaître définitivement mes dessins ! Il y a là matière à réflexion et je peux me dire que si les futurs possesseurs n’y trouvent pas  un minimum d’âme mes peintures n’auront aucune chance de perdurer et là il y a un réconfort car dans ce cas elles ne joueront pas les prolongations dans un grenier ou une cave car elles serviront de pitances à quelques champignons.

Définition du procédé a tempera extraite du livre de Xavier de Langlais «La technique de la peinture à l’huile»
Les avantages de la peinture à l’œuf, utilisée en Occident jusqu’au XVème siècle étaient incontestables : fraîcheur des tons, matité relative, conservation presque miraculeuse en atmosphère sèche, sans le moindre jaunissement de la pâte et, surtout, en raison même de la rapidité du séchage de l’agglutinant, facilité de superposition et pouvoir couvrant remarquable.
La peinture a tempera des primitifs consistait essentiellement dans l’emploi de l’œuf (œuf complet, jaune et blanc à la fois, ou seulement soit le jaune soit le blanc) comme agglutinant des poudres colorées ; le diluant étant tout simplement de l’eau. Malgré des variantes qui comportaient parfois l’emploi d’une quantité très notable d’huile et de vernis en émulsion dans l’œuf et, parfois même, d’un peu de cire, il s’agissait donc, en principe, d’une peinture à l’eau.
A côté des avantages que nous venons d’énumérer, le procédé a tempera présentait donc les mêmes inconvénients que les autres peintures à l’eau : impossibilité de modeler longtemps dans le frais, modification des tons au séchage (légère d’ailleurs, ici), fragilité extrême en atmosphère humide, de sorte que les couleurs broyées avec cet agglutinant à base d’œuf devaient, le plus souvent, être protégées par un vernis résineux qui en altérait plus ou moins l’harmonie.

Conseils pour une bonne conservation des peintures à l'oeuf cliquez
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