Pour la peine à
jouir...
Rien ne peut
empêcher le harcèlement des inquiétudes de dernière minute. Il sagite. Il ne
veut pas être dupe de cette fébrilité dadolescent qui lagace, mais comment
faire ? Il attend comme lenfant de son sang, comme lamoureux transi,
comme la femme de marin son bateau. Il ne sait pas pourquoi !
Son attachement à ce petit boutR de femme reste confus, inexplicable et violent. Les
autres gens entrent, sassoient, parlent et boivent, puis sen vont. Ils rompent
un moment sa solitude mais nouvrent pas comme elle toutes grandes les fenêtres de
la maison, ils ne savent pas la mettre en courant dair ! Virginie la femme de
ménage vient tous les jours, elle raconte les potins du pays et Jules le jardinier des
histoires de plantations et de semis. Ils meublent le quotidien, Marie apporte
lexceptionnel
Un quart dheure avant lheure il la croit déjà en retard, la peur de
lempêchement imprévu, idiot, le poursuit.
Tout est attente maintenant, une attente incertaine, il se demande même parfois si ses
promenades quotidiennes ne camouflent pas une autre façon dattendre Marie, il
sinsurge contre cette réflexion qui fait injure aux visites quil fait à
François qui lattend lui aussi sous la pierre blanche
Pour le drame
Tout devint
nuageux, ils mont drogué, ils mont fait prendre mon pied, jai cru au
paradis, jy suis retourné
Tu connais la suite
Je savais quils
voulaient me démolir : objectif épave, jai même fait des dettes là-bas. Si
tu savais ce quon peut accepter quand on est pris là-dedans, pourtant on y
retourne
Dix fois jai voulu tappeler au secours mais jai eu peur,
jai eu honte.
- Mais pourquoi ? Pourquoi ?
- Réfléchis Louis, si tu savais dire un mot de tendresse, un geste, un rien qui fait
plaisir, jaurais eu plus de volonté
Mais toi, il ny a que les champs
qui comptent. Jai le droit de vivre moi aussi, toi tu faisais lamour avec ta
factrice, et moi ? Qui est-ce qui me donnait du plaisir à moi ? Eux
savaient ! Des professionnels dans leur genre. Quand je tai donné la moitié
de mes terres, je croyais que tu me donnerais la moitié de toi, mais tu las donné
aux champs !
Pour lexpliquer...
On le réforma à cause de son bras
atrophié
Le fermier laissa encore un moment le silence sinstaller, puis il reprit :
- Tout arrive à cause de mon bras, à lécole jétais condamné à être
copain avec les plus faibles ou à faire allégeance à un « grand » qui se
prenait pour Dieu le père. On men a voulu dans le pays de ne pas partir comme les
autres en Algérie
Les filles me regardaient de travers et ma mère me couvait à
cause de ma faiblesse. Elle voulait choisir mes vestes, mes pantalons, toujours plus beau,
plus élégant que les autres. Jy ai pris goût, de ça aussi on men a voulu.
Jai eu juste un seul copain, un parisien accouru par ici. Il voulait faire du
cinéma. Les autres se moquaient de lui aussi. On ne se quittait pas, il était beau, il
me racontait les films. Quand il est reparti jai cru que le monde se vidait
Pour lamitié...
Zoom ! Images désordonnées quun pas
surprend et que lautre efface, petits bonheurs oubliés, cicatrices aux mystérieux
dessins.
Zoom ! Ce mot vient de jaillir dans sa tête il ne sait pas pourquoi. Il pense que
cest à cause de François
Avant de mourir il sacheta un caméscope avec un zoom.
Peut-être la camarde lui avait-elle soufflé de faire sa valise et comme cela arrive
souvent, il reprit goût et force aux choses de la vie, il sacharna à prendre la
pose. Il voulait, sans le dire, laisser sa trace, continuer à vivre par écran
interposé.
Pendant des jours, des semaines, il enregistra le pays, la maison, les champs, la
ferme
Il fit lacteur assis dans un fauteuil, le journal ouvert devant lui, la
cigarette au bec, comme au cinéma !
Pour la première fois depuis plus de trente ans, il sinstalla au volant du tracteur
après avoir enfilé un bleu de travail encore empesé. Il dit à Louis : Zoom !
Il éprouvait ensuite à se regarder, une joie enfantine. Il riait de ses poses,
sadmirait, sapplaudissait.
Louis trouva ridicule cette exubérance de vieux, mais il savait quel mal grignotait son
compagnon.
Avant quon lenferme sous la pierre, il déposa les cassettes sur son cercueil.
Il pensait que son compagnon serait heureux de son geste et que la magie de
lau-delà lui rendrait vivantes les images de ses films
Pour la fatalité...
- Pourquoi ne vendez-vous pas votre ferme ?
- Et quest-ce que je ferais ? clochard
, fonctionnaire ? Quand je vous ai vu à la gare je me suis dit :
« Celui-là il ne sait pas où il va » et jai tout de suite
pensé : « Pourquoi pas lui ? »
- Pourquoi
pas moi ! mais pourquoi faire ? |