Tirons la chasse
Humeur
(Mai 2010) - Jean-Claude Ponçon


     
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Je suis arrivé hier de Dakar, de cette Afrique où le « toubab »[1] ne boit qu’une eau embouteillée, capsulée…

La belle affaire l’eau, surtout la minérale dont les amateurs oublient de lire de quel poids de sodium, de potassium, de chlorure de sulfate, de bicarbonate, elle pèse, pas toujours bon pour l’organisme, mais juteux pour Danone et compagnie, la bulle… Vous me direz, l’eau du robinet, dite potable, vient de la Seine, de l’Oise, de la Marne où les grilles des usines de production récoltent, chiens, fœtus, ordures ménagères et un nombre incalculable de préservatifs. La prévention contre le sida a considérablement augmenté la teneur en spermatozoïdes l’eau de nos fleuves et de nos rivières…

 J’oubliais les solvants chlorés, les hydrocarbures et autres banalités véhiculées dans notre eau courante. Pourtant, miracle, au bout du bout de la filtration sur charbon actif, après une bonne oxydation par l’ozone et un léger contact au chlore, jaillira du robinet un liquide dit buvable dont la facture servira aussi de feuille d’impôts mais cette eau-là vaudra environ mille fois moins cher que l’eau en bouteille…

Bien sûr on va aussi pomper dans la nappe… Un de mes copains cultivateur m’a affirmé, l’autre jour, que maintenant l’eau « c’était plus pareil ». À l’évidence c’est plus pareil. Dans le temps on pompait quelques organismes pathogènes, des bactéries variées, surtout des fécales, maintenant c’est fini, mortes les bactéries tuées par l’abondance des nouvelles molécules de la famille des triazines (atrazine et simazine), auxquelles il faut ajouter nitrates, phosphates et autres petits bonheurs du consommateur.

Tout cela s’élimine bien sûr grâce aux filières de traitements conventionnelles (+ou–50%) et autres charbons actifs et procédés d’oxydation sans oublier la nanofiltration pour arriver me dit-on à la valeur d’une tête d’épingle dans une piscine olympique… Le seul problème c’est qu’à très faible dose et pendant une longue période, personne ne peut dire si ces molécules cancérigènes restent novices puisque à ma connaissance aucune étude épidémiologique n’a été faite, car trop coûteuse !

Pourquoi un si long préambule ? Tout simplement pour tenter de montrer que cette formidable industrie de l’eau, en bouteille ou pas, ne peut que prospérer.

97,2% des 1,5 milliards de km3 d’eau sont salés et seulement 0,085% d’eau douce est immédiatement disponible. J’y ajoute 0,58% d’eau souterraine (bilan Baumgartner et Reicher) et les cours d’eau 0,001% de la masse totale ; inexorable et dramatique arithmétique de l’eau ! En étant vraiment généreux, la fourmilière humaine dispose d’environ 2% d’aqua simplex sur laquelle elle tire la chasse tous les jours et pas de solution en vue ! Si ce n’est d’autres lignes sur la facture, d’autres usines, d’autres molécules (il faut aussi manger !) et d’autres guerres peut-être.

Renoir ne dirait plus « un ruisseau qui fuit dans l’herbe vaut le sourire de la Joconde ». Un peu barbouillé le sourire de la Joconde.

Disparus en quelques décennies, épinoches, les vairons, les ablettes, les nénuphars, les joncs de mon enfance, juste, au fond du Loir, une mousse verdâtre.

Nous ne manquerons jamais d’eau, mais quelle eau boirons-nous ? celle du Moyen-âge ? celle de Paris jusqu’au 19ème siècle, celle de la mortalité infantile généralisée ? l’eau produit de luxe ? moi pas savoir !

Henri Michaux prophétisait que tout homme qui « croyait contempler le fleuve, contemple son propre fleuve de sang dont il est une île délicate »

Nous sommes de l’eau à la naissance, un peu moins avant l’évaporation finale. De quelle évaporation serons-nous demain ?

[1]  Toubab : tout blanc

 

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